Fuir, partir, se sauver… Vite!

Fuir, partir, se sauver… Vite!
       

 

 Très tôt avions-nous appris à nous cacher ; dans nos chambres, dans la garde-robe, dehors, sous les draps. Puis, plus âgés, plus loin encore, dans le bois derrière la maison, dans notre roulotte posée sur pilotis aussi quelques fois. La crainte, le doute, celui de ne jamais savoir quand. Puis le tonnerre qui frappe sans avertir, la violence des propos, des gestes posés par mon père saoul, au retour de ses virées éthyliques, un état de nerf qui ne nous laissait jamais en paix. La propension qu’avait ma mère à le provoquer n’avait rien de bien sain non plus et faisait penser au duel du taureau excité par le toréador sautillant devant lui avec son linge rouge ; en attente des coups. Invectives, reproches, hargnes manifestes. La tension qui monte, monte, monte… et le taureau qui bave, renâcle, s’énerve et piaffe jusqu’à l’encornement fatal. Échappés dans la forêt de justesse pour fuir l’animal furieux que devenait notre père ivre et rendu fou par les échanges déments avec notre mère, accroupis pour être plus près du sol, mais tout de même parés à partir, foncer plus loin pour échapper à sa fureur, le coeur battant jusque dans les tympans, le souffle court, à l’affût! Ma mère, restée derrière, en danger? Inquiets, n’osant pas prononcer une seule parole de peur d’être repérés et ramenés de force à la maison. Puis la voilà qui arrive aussi, essoufflée, pantelante, hagarde, ecchymoses au visage, aux bras, la hargne encore toute fraîche et l’écume aux commissures des lèvres. Dans la clairière le soleil de fin d’été tape, à l’ombre, ce sont les moustiques qui nous dévorent. On décide de se rapprocher de la maison, en catimini. Le terrain est vaste. La maison en haut de la pente et la roulotte, du genre que l’on met habituellement sur une camionnette, est juchée sur des pilotis métalliques. Nous n’avons pas le droit d’y entrer ; elle pourrait basculer. Notre père nous a bien avertis. Mais où aller sinon? Il nous faut bien attendre qu’il cuve son vin et dessaoule un peu si nous ne voulons pas goûter de sa médecine. On se faufile, sans bruit. Mon frère le premier, moi à sa suite, puis ma mère, plus tard. Arrivés à l’intérieur, on chuchote, on n’ose presque pas bouger de peur que la structure ne foute le camp par terre et n’alerte mon père. Le temps file. On se dit qu’il doit s’être endormi. On a faim. Rien à manger dans cette roulotte. Puis, une voiture arrive, on voit descendre le livreur de pizza du restaurant du village. Chez nous. Au moins, l’un d’entre nous mangera! Le temps passe, lentement, lentement. À n’avoir rien d’autre à faire que d’attendre. Du côté opposé à la maison, on ose ouvrir une fenêtre. De l’autre, on a fermé les rideaux, par crainte d’être repérés. Mais tu parles s’il s’en tape de nous! Il mange sa pizza que l’alcool au bout d’une heure lui fera régurgiter comme toujours. Sur le parquet, près du lit… Jamais il ne se rend jusqu’au cabinet. Et l’odeur de cette souillure alcoolique unie à celle de la pizza restituée imprégnera les lieux de longues heures après qu’ils auront été nettoyés… par moi, bien sûr. Pas par Lui! Et ma mère,ça lui lève trop le coeur alors… Plusieurs fois le même scénario ; fuite dans les bois, retour en catimini à la roulotte. On s’habitue à tout, on y planque un peu de bouffe, au cas où, des lampes de poches, des bougies, des livres, un jeu de cartes… Un jour de planque, une voiture de police s’amène à la maison. On voit les flics débarquer, on craint, pour eux, pour nous aussi. Qui, de nos voisins les aura appelés? Mystère. Planqués derrière nos rideaux de roulotte sur pilotis, nous les voyons arriver, puis repartir, bredouilles, comme ils sont venus. Toujours on passe la nuit là. Au matin, quand on le voit partir, on attend toujours un peu, puis on rentre à la maison. On ramasse et on recommence à faire semblant que tout va bien, jusqu’à la prochaine fois. Et elles seront nombreuses… 
@lesideesfilent

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