Faire celle qui ne s’en fait pas… ou pas.

Je fais celle qui ne s’en fait pas. Celle qui se concentre sur ce qu’elle a et non sur ce qu’elle n’a pas ou sur ce qu’elle ne saurait espérer. À quoi bon rêver grand, rêver gros si c’est pour se fracasser le nez sur la brutale réalité? Petite, j’ai appris à me contenter de peu. Très peu. Mon père, quand j’osais formuler le désir de quelque chose me répondait invariablement : « Tu aimes « tel truc »? Je vais t’en acheter un char! ».  Et, je ne comprenais rien à ce qu’il me disait. Voyant mon scepticisme, il ajoutait : « Tu sais, les trains? les wagons qu’ils traînent derrière eux? Ce sont des chars. ». Et moi : « Ah! Tu m’en achèteras tout un wagon? ».  Et tout de suite, je m’imaginais un wagon entier de chocolat, de chaussures, de Volkswagens Beattle, de jupes, de jeans… Je rêvais quelques secondes…Puis, m’éveillant en sursaut, comprenais que, comme nous étions pauvres, je n’aurais rien de tout cela. Que ce n’était là qu’une formule creuse pour nous narguer, moi et mes envies ridicules… Pourtant, même pauvre,  mon père en réalisait quelques unes de ses envies. Souvent beaucoup plus coûteuses que les miennes… Outils, motoneiges, motos… Et rien pour moi? Pas de tablettes chocolatées? Pas de jeans? Même sans nom?

Un anniversaire pour moi, chez moi, n’en fût jamais un. Un gâteau d’anniversaire? Oublie ça! On allait jusqu’à oublier de me faire des voeux. Sauf pour mes seize ans. Où mon frère et ses amis décidèrent de m’organiser un surprise party. Sinon? Rien. Nada. Ma fête, en plein coeur de l’été, un 3 août, passait totalement sous le radar. Un cadeau acheté in extremis au dépanneur du coin remplissait l’obligation…Un casse-tête, un livre de Archie’s, guère plus. Mes grands-mères, quand elles me voyaient, m’offraient chacune quelque chose. Sinon. Rien. Une année, avec les sous de l’une et de l’autre, je m’achetai une boîte à musique en porcelaine. Un carrousel qui se remontait avec un remontoir : « Cric! Cric! Cric! ». Une autre, un tourne-disque. Les deux fois, chez Distribution aux Consommateurs. Un magasin par catalogue.

Je fais celle qui ne s’en fait pas. Même si, depuis presque trois ans, ma mère et moi ne nous adressons plus la parole. Pas depuis qu’elle m’a cherché noise au téléphone en me demandant ce qu’elle m’avait fait, ce que mon frère et sa femme m’avaient fait… Moi qui ne me suis jamais plainte de rien… Comme ça, pour rien. Un ton caustique, méchant, vengeur, accusateur… Jusqu’à ce que je me lasse de ses fausses accusations et que j’ose lui demander: « M’as-tu jamais aimée, maman? (…) Tu ne me le dis jamais… (…)M’as-tu déjà aimée? ». Je n’ai jamais récolté que reproches et critiques de sa part. J’en fais toujours trop ou pas assez. Ne suis jamais là au bon moment. En retard! Même en avance! « M’as-tu jamais aimée, maman? » (…) (Long,long silence…)  Et elle me répond par périphrases : « J’ai gardé ta maison! Tes enfants! Ça? C’est pas de l’amour? Ben non!!! » . « Non, maman. Non. ».  Tu as toujours été incapable de me dire, et surtout, sous tous tes reproches, de me faire sentir que tu m’aimes. Même pas capable de me faire sentir appréciée, ne serait-ce qu’un peu, malgré tout. Je sais avoir toujours été de trop. Une surnuméraire. L’enfant non désirée qui aura cinquante ans cette année. Il m’aura fallu 47 années avant de découvrir que je n’avais pas été désirée, du moins, par ma mère. 47 années de leurres, de doutes. À me demander ce que je pouvais bien avoir fait de pas correct. Je suis née au mauvais endroit, au mauvais moment, tout simplement.

Ma mère n’est pas une mauvaise personne et je ne lui en veux pas.  Mais comment ne pas souffrir d’une pareille situation?  Comme si on avait avorté de moi avec 47 années de décalage! Et maintenant, ces 50 ans qui me narguent? Que je passerai à me demander pourquoi… À chercher à comprendre…Tout en n’espérant plus. Ma mère a eu trois ans pour me faire signe, trois ans pour démentir ce leurre, si c’en fût jamais un. Mais non.             Je ne puis passer trois minutes fâchée contre l’un ou l’autre de mes deux enfants, sans les prendre dans mes bras, sans leur dire que je les aime, peu importe tout, peu importe n’importe quoi, n’importe qui. Je-les-aime. Point! Je ne saurais me passer d’eux, ni de leur présence, ni de leur amour. Quand au mien, il est inconditionnel. No matter what!

Mais voilà. Ma mère se passe très bien de moi, et je dois l’accepter. J’aurai 50 ans cette année, j’en ai eu 48, puis 49, puis… Sans elle. Sans elle. Sans elle. Toujours à faire celle qui ne s’en fait pas, ou si peu…, mais avec un gros, gros, si gros serrement dans la gorge… Voilà pourquoi si je souris, mes larmes coulent un peu…

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