Soyons pissenlits!

Je réfléchis souvent au présent. Au fait qu’ici maintenant, il n’y en a pas de problème. Que de se concentrer, une minute à la fois sur ce que l’on est en train de faire, rend les choses beaucoup plus simples et vraies. On se projette tellement souvent dans une journée! 

« Qu’est-ce qu’on va manger pour souper? » Éternelle question… « Comment vais-je faire pour accomplir toutes les tâches qui m’attendent? »  » Comment vais-je réussir à payer ceci ou cela? » « Quand est-ce que je vais finir par finir cette journée? »  Projection, projection, projection. 

« Le rôle de l’écrivain moderne est de trouver au laboureur sur sa terre une raison de travailler qui ne soit pas celle de se nourrir ; aux peines de l’ouvrier une autre raison que celle de l’argent ; à l’étudiant une autre raison à ses études que sa vie future à gagner ; à la femme qui enfante et nourrit une autre raison à son dévouement que la nécessité. » L’humain a ses petitesses, mais la littérature doit surtout exprimer sa grandeur. « Mieux vaut mordre la terre en croyant à la lumière du ciel que de ramper dans la boue en aimant sa lâcheté », écrit un jeune Langevin lyrique.
Le pissenlit ne sait pas qu’il est pissenlit, ne sait pas quelle haine il nourrit et s’en fiche!

Il croit en la lumière du ciel et vers elle il se déploie.

 


« Une primevère au bord de la rivière                                                                                                                                     Une primevère jaune était pour lui une fleur jaune                                                                                                                Et rien de plus elle n’était »

« Ce que votre poète anglais voulait dire, c’est que pour l’individu en question cette fleur jaune était chose d’observation courante, chose déjà connue. Voilà précisément ce qui cloche. Toute chose que nous voyons, nous devons la voir pour la première fois, parce que en réalité c’est la première fois que nous la voyons. Et alors chaque fleur jaune est une nouvelle fleur jaune, fût-elle ce qu’on appelle la même que la veille. La personne n’est plus la même et la fleur non plus. Le jaune lui-même ne saurait être le même. Il est regrettable que les gens n’aient pas exactement les yeux propres à leur enseigner cela, car autrement nous serions tous heureux. »

Le Gardeur de troupeaux,

Fernando Pessoa

Puis ce matin, je lis ces deux extraits qui me ramènent à cette préoccupation que j’ai, à cet « ici maintenant »… Langevin et Pessoa n’avaient pas non plus d’autres idées que ces deux mots en tête. Regarder dans l’immédiateté du moment, la nature, notre famille, notre amoureux, saisir l’instant où notre main pose un geste, où notre regard se pose sur quelque chose, sur quelqu’un. Être là tout entier présent à soi-même.  Voir le jaune, du primevère que d’aucun diront plus joli, ou ne serait-ce que celui du pissenlit honni, s’en émerveiller, s’en inspirer! On le coupe, on l’arrache, on le jette, on l’herbicide… Et pourtant, il revient, et pourtant, il se redresse, il se redéploie fièrement. Toujours pissenlit, toujours jaune, mais jamais le même pissenlit, ni le même jaune exactement. Tout comme nous qui ne serions être à chaque instant qui file tout à fait la même personne. Mais solide, droite et fière dans l’instant, dans la lumière.

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